Publié le 3 avril 2020, ce texte a été écrit d’une traite, alors que le Covid-19 commençait à faire des ravages dans les hôpitaux français. Vincent Massart, médecin pneumologue à Rennes, est aussi diacre permanent pour le diocèse de Rennes. Face à la pandémie qui progresse, il livre un témoignage bouleversant sous la forme d’un Chemin de Croix. On y lit l’expérience douloureuse d’un soignant qui voit le drame avec les yeux de la foi et de l’espérance.

 

La Bretagne est en quarantaine, et avec la Bretagne, toute la France, l’Europe, le monde entier. Comme si l’univers, toute la création étaient confinés à domicile ! Pendant que la télévision compte les morts, tout un monde souffre. Sur ce chemin de douleur, le Christ nous a déjà tracé la route. De même que la bible est une relecture perpétuelle de la même histoire du peuple juif, nous pouvons regarder, relire cette épreuve de l’épidémie pour l’inscrire dans le grand livre de l’amour de Dieu pour les hommes.
Nous pouvons y voir le chemin de croix de Jésus aujourd’hui. C’est sa via dolorosa avec nous aujourd’hui, et nous croyons qu’il nous mènera à la résurrection. Ce sont les douleurs de l’enfantement dans un monde à transformer, et nous voulons croire que ce chemin nous conduit, avec le Christ, à une nouvelle vie, une nouvelle naissance, une re-naissance. Sur notre chemin de croix, sur ce chemin, Jésus nous montre la route. Il nous accompagne à chacune des étapes. Avec lui nous prions.

Jésus prie son père à Gethsémani
Le pic épidémique est attendu en Bretagne un peu plus tardivement qu’il est arrivé sur d’autres régions de France. Nous avons pu prendre la mesure de la gravité et donc le temps de nous préparer. Nous avons prié avec notre évêque à la Peinière et avec le Pape qui nous a béni «Urbi et Orbi », comme à l’époque des grandes épidémies d’autrefois.
Cette préparation nous rassure un peu, mais nous angoisse aussi. Les services de médecine et de réanimation s’organisent, les autorités de santé abreuvent les professionnels du soin de directives, de plans, de consignes, de conseils. Nous sommes dans l’inquiétude, nous nous préparons et nous prions.

Jésus est condamné par le Sanhédrin
Notre monde est condamné. Les personnes âgées sont isolées, les enfants ne vont plus à l’école, les familles dispersées ne peuvent plus se retrouver. L’économie s’écroule, les bourses s’effondrent. Les soignants sont envoyés auprès des malades Covid où personne ne veut aller, sans le matériel de protection suffisant. Les malades ne pourront peut-être pas tous bénéficier d’une réanimation si leur état l’exige.
Notre économie de la santé démontre ses faiblesses, ses insuffisances. Le manque de médecins, le manque de soignants, le déficit de moyens étaient dénoncés depuis des années mais cette réalité prend brutalement tout son sens. L’Occident se réveille. Tout notre système économique pourrait être condamné dans cette histoire. Avec ce monde qui meurt, c’est tout un mode de vie qui meurt un peu.

Jésus est trahi par un des disciples
Lorsque les premiers cas de malades Covid sont apparus en France, les masques chirurgicaux ont brutalement disparu des services et des blocs opératoires dans tous les services. Chacun s’est servi, a ramené quelques masques à la maison, pour la famille, pour les amis.
Le matériel indispensable pour les soins manque brutalement là où il serait absolument nécessaire. L’État promet des masques, et répète qu’il en a commandé des millions ou des milliards, mais dans les services, on ne voit rien arriver. Il manque le matériel minimum indispensable pour protéger les soignants, protéger les personnes âgées en EHPAD, pour protéger la population.

Jésus est renié
Les soignants connaissent les gestes de protection vis-à-vis des malades contagieux, et nous les pratiquons depuis des années. Nous avons l’habitude de prendre en charge des malades contagieux, que ce soit la tuberculose, le sida, l’hépatite, ou plus simplement la gale. Les gestes sont connus, les protocoles se sont précisés au fil des années.
Mais brutalement le matériel manque, et les directions des services hospitaliers ne veulent pas imposer le masque pour tous les soignants, dans tous les services, ce qui serait pourtant souhaitable en cette période particulière. Faute de masque, les directions hospitalières préfèrent affirmer que nos pratiques habituelles sont inutiles. Et pendant ce temps-là, dans les supermarchés, ou à Rennes, le long de la Vilaine, les gens se croisent, s’interpellent, ne respectent pas le confinement, au risque de répandre autour d’eux le dangereux virus.

Jésus est couronné d’épines
C’est la première agression physique. La première morsure du mal. La première sensation de souffrance dans notre chair. Une connaissance, un voisin, quelqu’un de la famille, de la paroisse, un ami connu est malade. Surprise. La menace prend de la consistance. L’inquiétude devant l’inconnu et la peur de la maladie se renforcent. Avec ce premier coup de poing débute la longue attente devant un avenir désormais incertain et probablement douloureux.

Jésus prend sa croix
Pour les soignants, la vie de travail continue, ou s’accélère. Les premiers cas suspects surviennent. On met en œuvre ce qui a été planifié : les protocoles, l’isolement, les protections. Certains soignants préfèrent s’éloigner : trop de risques pour eux, pour leur famille. Dans certains couples, il faudra se séparer temporairement : il travaille en réanimation, exposé au Covid pour lui-même, alors qu’elle est enceinte et ne peut pas prendre trop de risques. Des hôtels seront réquisitionnés pour loger les soignants trop exposés qui voudraient protéger leur famille.
Le confinement se resserre. Dans une famille, quand un membre est touché, il faut le confiner au maximum dans le cadre d’une famille déjà confinée. Mais tous les jours, les travailleurs indispensables reprennent leur travail : la boulangère, la caissière, le policier, le pharmacien et les soignants. Les enseignants préparent les cours par Internet. Certains vont garder les enfants des soignants exposés. Chacun porte sa croix, pour le bien de tous. Magnifique solidarité au-delà des risques, par-delà le confinement.

Jésus tombe pour la première fois
Elle est infirmière, elle a été exposée à un des premiers cas en Bretagne. Elle n’était pas protégée. Elle a contracté la maladie. Premier coup de semonce, première inquiétude. Heureusement, elle guérit vite. Mais, maintenant tout le monde a bien compris : il faut tous se protéger, même dans les situations apparemment non concernées. Le masque est nécessaire pour tous les soignants, mais aussi pour tous ceux qui sont exposés à un public. La chute révèle une faiblesse, mais on peut encore progresser

Jésus rencontre sa mère
Dans cette situation de confinement général, le téléphone et Internet jouent un rôle maximum. Chacun appelle ses proches, ses enfants, ses parents, les amis et les cousins. Autant de paroles rassurantes, comme un baume sur le cœur. Mais aussi parfois le sentiment d’être trop loin, de ne pas faire assez.
Comme deux navires qui se croisent dans la tempête : chacun observe l’autre, mais ne peut se rapprocher. Que puis-je faire de mieux pour aider ? On reste en contact, et ça nous fait du bien. Dans le doute, dans l’anxiété, ce contact rassure, il accompagne. Après avoir raccroché le téléphone, on garde le sentiment de proximité, comme un regard de Jésus qui nous réchauffe.

Simon de Cyrène aide Jésus à porter la croix
À l’entrée de l’hôpital, le gardien transmet au réanimateur qui prend son service le gâteau que quelqu’un a déposé « pour votre service ». La veille, c’était des bonbons. Une autre fois, des pizzas. Des restaurateurs préparent des paniers repas pour le personnel des EHPAD. Tous les soirs les fenêtres s’ouvrent pour applaudir, pour s’encourager mutuellement dans le confinement. Les voisins s’entraident pour les courses.
Les gestes de solidarité font tellement de bien à tout le monde. La croix est lourde et nous ferait tomber, mais les personnes généreuses sur le chemin permettent de tenir. Chacun s’encourage, et la croix devient plus supportable. A la télévision, l’animateur du « Jour du Seigneur » a encouragé les auditeurs à se supporter. Certes, nous supporter les uns les autres dans ce confinement, mais aussi nous supporter comme les supporters d’une équipe de sports : nous porter les uns les autres, nous aider à tenir au-delà de ce qui semblait notre limite.

Jésus tombe pour la deuxième fois

C’est le premier décès de Covid dans le service de réanimation. Le jeune réanimateur doit appeler l’épouse du patient à deux heures du matin pour lui annoncer le décès de cet homme de 70 ans. Ce jeune médecin est effrayé de ce qu’il doit faire. Il ne sait pas encore qu’on ne s’habitue jamais à cette partie du « travail ».
Cette épouse n’a pas vu son mari depuis huit jours, et elle ne le reverra pas avant la mise en bière à cause du risque infectieux majeur. Il faut lui expliquer comment ça s’est passé. En imaginant que pour elle, ce moment restera à jamais incompréhensible, inacceptable. Les obsèques se dérouleront « dans la plus stricte intimité ». Quelle parole pour adoucir cette douleur ? Chacun cherche ses mots, alors que ce qui rassurerait le plus, ce ne sont pas les mots, ça serait plutôt la présence…

Sainte Véronique essuie le visage de Jésus
Viennent tant de gestes d’entraide. Chacun assure l’autre de sa présence, de sa pensée. Les masques chirurgicaux nous manquent, mais les dons de masques par des particuliers (des pharmaciens, des dentistes, des sociétés privées) permettent à l’hôpital de fournir un minimum indispensable.
Les personnes âgées sont isolées, mais c’est le directeur de la maison de retraite lui-même qui vient nettoyer les tables, vider les poubelles, parce que le personnel ne peut plus venir. Ce sont des bénévoles qui se proposent pour distribuer des repas. Ce sont tant de gestes par lesquels Jésus s’en-visage.

Jésus rencontre les femmes de Jérusalem qui pleurent
Le confinement est difficile. Les petits-enfants ne comprennent pas et sont parfois vraiment « insupportables ». Les jeunes sportifs ont des fourmis dans les jambes, ils ont bien du mal à faire du sport uniquement dans leur minuscule appartement. Les responsables d’entreprises ne savent plus prévoir l’avenir, ils sont inquiets pour le personnel, l’avenir de l’entreprise.
Les adolescents ne parviennent pas à suivre les cours devant l’ordinateur. Alors, chacun s’affole, et les tensions montent. Dans certains couples, des difficultés peuvent apparaître. Des gestes de violence peuvent survenir. Ce sont surtout les femmes qui sont victimes. Jésus regarde toute cette humanité fragile avec tant de tendresse, d’amour et de Miséricorde.

Jésus tombe pour la troisième fois

On le savait, ça devait venir. C’était annoncé. La tâche est au-dessus de nos forces. Nous n’avons pas les moyens de faire face. À Paris, à Mulhouse, à Strasbourg, les services débordent. La panique est palpable. Les décisions sont moins claires, parfois se contredisent. Les moyens, les soignants s’épuisent. Nous coulons. Nous tombons de haut.
C’est tout l’Occident qui est dépassé, tandis que l’Amérique aussi s’enfonce. Finalement, la Chine fournirait les masques, le matériel, et parfois même les médecins ! Les démocraties vont-elles s’écrouler aussi ? Que deviendra notre économie après cette crise ? Comment nourrir nos familles ? Quel avenir pour nos enfants ? À quelles extrémités la misère va-t-elle conduire l’humanité ? C’est la chute, avec le sentiment que personne ne pourra nous ramasser. Il ne suffit plus d’attendre un salut matériel, quand tout espoir est perdu, il ne reste que l’Espérance.

Jésus est dépouillé de ses vêtements

Notre fragilité mise à nu. Notre système de santé, « le meilleur du monde », se révèle comme il est : personnel insuffisant, manque de médecins formés, manque de matériel, impréparation, manque de coopération entre les services. Chacun est mis à nu devant la maladie, le risque, mais aussi la nécessité.
Brutalement nous découvrons qu’en France, le nombre de lits de réanimation (rapportés au nombre d’habitants) est l’un des plus bas d’Europe. Les tensions entre les systèmes de soins privés et publics perturbent la mise en place d’une organisation commune. Certains soignants sont quasiment au chômage, malgré leurs compétences, tandis que d’autres sont mis à double épreuve, entre plusieurs services qui manquent de bras.

Jésus est cloué sur la croix
Une personne se présente spontanément aux urgences. Cet homme est rapidement classé « suspect de Covid ». Il ne lui semble pas avoir de signes de gravité. Il dit que ce n’est pas grave. Il pense même qu’avec un peu de chance, le test sera négatif. Que si jamais le test est positif, il pourra être soigné à la maison… Mais brutalement, tout dérape. Le médecin constate des signes de gravité que le malade n’a pas ressentis. Il est hospitalisé, sans avoir pu revoir sa famille. Il ne comprend pas.
Le voilà pris en charge par des soignants qui prennent d’extrêmes précautions pour l’approcher. Puis survient la gêne respiratoire, et l’oxygène ne soulage pas beaucoup. La gêne s’aggrave, se prolonge. Avec le mal de tête, les problèmes de digestion, les courbatures, et cette fièvre qui persiste. Et surtout cet essoufflement, ce souffle qui manque. L’insomnie, l’angoisse… Au secours ! Dieu vient à mon aide ! Mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné !

Jésus meurt sur la croix
La maladie s’aggrave. Le malade est transféré en réanimation. Le débit d’oxygène est augmenté de façon importante, mais l’essoufflement reste majeur. L’alerte sonne. Il faut intuber pour brancher le malade au ventilateur. La machine remplace les muscles épuisés du malade, et la respiration se poursuit artificiellement. Prendre le temps que la maladie passe son chemin et laisse le malade tranquille : épuisé, mais guéri.
Mais parfois dans cette maladie particulière, la ventilation artificielle reste peu efficace, et la saturation du sang en oxygène reste basse. Les ennuis viennent par complication à ce manque d’oxygène : défaillance rénale, hépatique, cardiaque. La mort est un échec brutal pour toute l’équipe de soin. Il faut redonner au malade un visage humain sans les tuyaux, malgré la mort. Prévenir la famille. Même dans un service de réanimation, la mort est toujours une crise, un arrachement. Assez souvent chez les soignants, après un décès, peut surgir un sentiment de culpabilité : ai-je fait assez ? Ai-je bien fait? Est-ce ma faute ?

Jésus est mis au tombeau

Confinement oblige, peu de personnes seront présentes à la célébration. Il manque le soutien des amis, de la famille. Pas de messe, simplement un temps de prière, pas de proximité physique entre les personnes. On évite les embrassades. Comme si la mort ne suffisait pas, il faut y ajouter l’isolement. Jésus est mis au tombeau comme un paria, en urgence un soir avant le shabbat. Même le temps du deuil nous est volé.
Nous voici toujours confinés, en « quarantaine », avec la mort qui rode… Autrefois, les malades contagieux étaient mis en quarantaine. Mais ici, ce n’est pas une vraie quarantaine : nous sommes tous confinés : malades et bien portants. On nous en avait annoncé pour une semaine, deux semaines, un mois de confinement. Mais finalement, ça sera sûrement au moins une quarantaine de jours, peut-être plus.
Ce chiffre de quarante nous est bien connu dans la Bible : les quarante années des hébreux dans le désert avant l’entrée en Terre Sainte, les quarante jours de Jésus avant sa vie publique. Le mot latin qui signifie quarante nous a donné le mot carême en français et chaque année, nous faisons notre carême pendant quarante jours : autant de jours de privation pendant lesquelles on se prépare. Par la lecture et la méditation de la Parole de Dieu, par le jeûne de ce qui est superflu, et par le partage charitable. Il faut nous préparer à accueillir en nous le projet de Dieu pour nous.
Et à la fin du carême, la vie resurgira : c’est la fête de Pâques, la naissance à une vie nouvelle. J’aime rappeler que le chiffre quarante est inscrit au plus profond de notre humanité. Car si Dieu créa le monde en une semaine, il faut 40 semaines de grossesse à une femme pour donner naissance à un nouveau petit être humain.
Aujourd’hui, nous sommes dans l’angoisse pour les personnes âgées que nous connaissons, pour les malades que nous entourons, pour nos proches parfois fragiles que nous aimons, pour nos enfants qui sont parfois au loin. Nous sommes en quarantaine, et c’est comme une traversée du désert dans le dénuement, mis à nu, frappés sans combattre.
Alors, c’est le temps de la prière, le moment de laisser grandir en nous la foi, ressentir auprès de nous la douceur de la présence divine. Il faut rêver aux lendemains qui chantent. Chrétiens, nous croyons que ces quarante jours aboutiront à une nouvelle naissance. À la fin de cette quarantaine, après ce confinement, le monde se réveillera différent : moins fou, moins agité, plus responsable vis-à-vis des personnes fragiles, vis-à-vis de notre planète fragile. Pour l’heure, nous en sommes à contempler la croix, la souffrance du Christ. Confiance : la résurrection est au bout.
C’est là notre Espérance. Christ nous sauvera !